blog de abdoulaye ndiaye
mis à jour: 08/12 02:32PM
   Nous sommes tous des Luther ! [30/11 02:18PM]   
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Nous sommes tous des Martin Luther !
Lors d’un séminaire organisé par la Fondation Konrad Adenauer le mardi 27 octobre 2009 qui avait pour thème «Jeunesse et valeurs religieuses », le professeur Penda MBow disait que l’Islam avait besoin d’un Martin Luther pour se réformer. Ce réformateur devra pour Madame MBow amener les fidèles musulmans à réfléchir sur leur religion pour en réformer certains aspects. Elle s’interrogera par la suite sur la définition des valeurs religieuses. Pour elle en effet, il urge de comprendre selon ses propres termes à partir de quand Dieu a commencé à parler et à partir de quand il a cessé de parler. L’analyse de ce qui se passe au Sénégal lui inspire plusieurs questions sur ce qui relève de nos besoins et ce qui relève du fait historique. De la société elle veut dit-elle qu’elle fasse son autocritique car la contradiction qu’il y a entre le regain d’intérêt pour la religion et la corruption des valeurs est difficile à comprendre. Elle plaidera enfin pour une réinterprétation des textes sacrés, l’objectif étant de les réadapter à nos besoins.
Cette présente contribution est donc une réponse à ce que je considère comme une interpellation de nous autres musulmans par le Professeur MBow.
Je voudrais pour commencer faire quelques rappels historiques sur Martin Luther.
Qui est Martin Luther ?
Martin Luther (1483-1546) se fit connaître du grand public en 1517 en affichant 95 thèses contre les indulgences (vente du salut des âmes) à Wittenberg. Il remettait ainsi en question l’autorité du pape et du concile au sein de l’église qui selon lui devait se soumettre exclusivement à la parole de Dieu. Ses conceptions lui valurent alors d’être excommunié en janvier 1521.
A partir de 1517, il se consacre à la publication d’ouvrages dans lesquels, il développe une vision du Christianisme basée sur la foi qui s’attache à la parole, censée libérée l’homme de la crainte et de l’accusation venant de la Loi et qui par conséquent devait déboucher sur l’amour (d’autrui, de soi, etc.). Par le baptême et la foi pensait-il, tout chrétien avait un accès direct à Dieu sans passer par l’intermédiaire d’un prêtre. Deux sacrements furent alors conservés par Luther : le baptême et la cène. L’église de Rome ayant rejeté ses réformes, il décida de s’en séparer. Luther qui conserve toutefois le principe du culte, s’était aussi distingué par sa traduction de la bible en Allemand, par l’écriture de cantiques, de recueils de prédication et de deux ouvrages de catéchisme.
 Venons-en maintenant à ce qui pousse Madame MBow et bien d’autres personnes, des intellectuels surtout à penser que l’Islam est insuffisamment entré dans la modernité et qu’il devrait par conséquent se réformer pour s’adapter à nos besoins et à notre mode de vie actuels.
La Ummah islamique est en effet aujourd’hui secouée par de multiples crises, dont la crise des valeurs n’est pas des moindres. Et il est tout à fait indiqué à mon avis de s’étonner qu’une communauté de croyants puisse connaître une crise des valeurs, une perte de repères à ce point important.
Si l’on prend l’exemple du Sénégal où la religion est omniprésente, avec des signes religieux qui s’affichent partout et une propension de la plupart des Sénégalais à jurer à tort et travers en invoquant le nom de Dieu, du prophète ou de leur guide religieux, l’ampleur que prennent certains problèmes de société comme la prostitution, l’alcoolisme, la toxicomanie, la pédophilie, etc. peut être vu comme un paradoxe.
Et il n’y a pas qu’au Sénégal que ces problèmes gagnent du terrain, cette situation est notée partout dans le monde musulman et ailleurs.
La sortie de Penda MBow est me semble-t-il aussi motivée par les conséquences désastreuses pour l’image de l’Islam de l’interprétation singulière que des groupes religieux musulmans ont du texte coranique. De nombreuses dérives sont en effet notées dans la pratique que les adeptes de ces courants ont de l’Islam. Les maux qui gangrènent l’islam ont ainsi pour nom : extrémisme, intégrisme, Jihadisme dévoyé, embrigadement de certaines catégories sociales, des jeunes en particulier, etc.
Mais faut-il pour autant en conclure que l’Islam doit se réformer ou qu’il lui faut un homme providence pour se départir de ses tares et le sortir de l’immobilisme ? Et le professeur MBow s’est-elle vraiment choisi un bon exemple ?
Je ne pense pas que l’exemple que Madame MBow a pris soit le meilleur à offrir aux musulmans car les maux qui affectent l’Islam, le protestantisme, église née de la réforme de Luther en souffre tout autant. On a en effet aujourd’hui tendance à associer l’extrémisme religieux et l’intégrisme à l’image de l’Islam, mais je ne pense pas que de tous les adeptes des différentes religions existant dans le monde, des religions dites révélées en particulier, les musulmans soient les plus intégristes. Même si je ne partage pas la vision que certains mouvements intégristes ont de l’Islam, je tiens tout de même à souligner que le prosélytisme de ces groupes est essentiellement dirigé vers des gens qui sont de confession musulmane. Donc là, il s’agit surtout pour ces mouvements d’une volonté de gagner des musulmans comme eux à leur vision de la religion ou de les ramener comme ils le prétendent à Dieu.
Dans le protestantisme, par contre, existent des églises surtout celles dites évangéliques (baptistes, méthodistes, pentecôtistes, etc.) qui font du prosélytisme partout dans le monde au nom de ce que les baptistes appellent leur action missionnaire. Nous avons également l’exemple des témoins de Jéhovah pour ne pas les nommer, qui font du porte à porte partout dans le monde, pour apporter soi-disant la bonne parole à des gens qu’ils savent très souvent n’être pas de confession chrétienne. Dans l’église protestante toujours existent des courants qui développent des thèses tout aussi rétrogrades et extrémistes que celles des mouvements fondamentalistes musulmans. Des thèses dont s’est beaucoup inspiré d’ailleurs Georges W Bush, l’ex-président des Etats Unis. On ne le dit pas souvent, mais quand les Américains et les Occidentaux vont mener ce qu’ils appellent leur guerre contre le terrorisme en Afghanistan, en Irak ou ailleurs dans le monde musulman, il n’y a pas que les journalistes qui sont « embedded », il y a également des membres ou des missionnaires de ces églises que j’ai évoqué tantôt qui les suivent pour faire du prosélytisme.
Encore une fois, toutes les religions ont leur extrémistes, que ce soit l’Islam, le christianisme, l’Hindouisme ou le judaïsme. Si c’est parce que des courants qui sont en réalité plus que minoritaires dans la Ummah, ont une interprétation biaisée du coran que l’islam doit faire son autocritique ou se réformer, je pense que l’église que je qualifierai de luthérienne doit en faire autant. Cette église encore une fois est aussi gangrénée que l’Islam, contrairement à ce qu’on semble ou veut nous faire croire.
Qu’y a-t-il en réalité à réformer dans l’Islam ? Ses piliers ? Son système de valeurs ? Ses institutions ?
Dans la réforme luthérienne, il s’est agi avant tout de s’ériger contre les abus des autorités religieuses qui à l’époque assuraient la direction de l’église à savoir le pape et son entourage. Luther s’est en outre attaqué à certains fondements de l’église chrétienne. Or je ne vois pas en quoi les piliers de l’Islam à savoir, la profession de foi, la prière, le jeûne, la zakat ou aumône légale et le pélérinage à la Mecque constituent des problèmes au point que la réforme de l’un seul d’entre eux puisse s’imposer. Pour ce qui est des autorités religieuses, il n’y en a pas de similaires à ce qu’on trouve dans le catholicisme par exemple, une autorité qui serait l’équivalent du pape n’existant pas dans la religion musulmane.
Le texte sacré, le coran en l’occurrence, plutôt que d’essayer de le réinterprétrer ou de vouloir le réadapter à je ne sais quels besoins, on se doit surtout de bien le lire et de bien le comprendre, car il se pose un problème de compréhension évident du message à nous musulmans délivré par le prophète Mohamed (PSL). Parce que si à leurs besoins et à leurs époques, les musulmans devaient systématiquement réadaptés le texte sacré, du message coranique je me demande ce qu’il va rester à la longue.
Et concernant cet homme providence ou même ce paraclet ou ce mahdi dont Madame MBow  espère la venue, pour que  l’Islam se modernise et que les musulmans sortent de leur immobilisme, je pense pas que ce soit de cela que l’Islam a le plus besoin aujourd’hui.
 Le crédo pour moi, de tous ceux qui, comme Madame MBow sont soucieux du devenir de notre religion devrait être de promouvoir la notion de responsabilité. Elle est essentielle cette notion, parce que seuls des musulmans, des croyants en général imprégnés de celle-ci peuvent éviter aujourd’hui les dérives  liées à une certaine pratique de la religion musulmane.
L’homme a en effet coutume d’aller chercher ailleurs ce qui se trouve en lui. L’Homme a en lui d’immenses ressources qu’il lui suffit de savoir prospecter pour se transcender. Tous nos problèmes nous viennent aujourd’hui  de notre incapacité à gagner le seul combat qui vaille la peine d’être mené, le combat contre nous-mêmes. Notre pratique religieuse doit être sous-tendue par une bonne introspection, une bonne compréhension de notre essence à nous autres croyants. Il faut qu’on aille à la manière des artistes et autres scientifiques à la découverte de nous-mêmes, pour ne pas nous tromper sur le sens des écritures saintes. Les artistes et les scientifiques en réalité se découvrent plus qu’ils n’inventent ou ne créent. Leur art ou leur génie réside dans leur capacité à se sublimer pour découvrir les immenses trésors cachés en l’Homme par son créateur. Nous devons à mon avis, œuvrer pour que notre côté obscur ne puisse pas museler cet être de lumière qui en nous sommeille.
Je me rappelle les propos  d’un de mes professeurs à l’université qui en plein cours disait ne croire qu’en l’Homme et en rien d’autres, une manière pour lui de clamer son athéisme. A tous ceux qui pensent ainsi, je voulais simplement rappeler que le bon Dieu est le premier à  recommander à l’Homme de croire en lui après qu’il ait affirmé sa croyance en son créateur. A longueur de pages dans le coran et dans d’autres livres saints, une mesure de l’importance qui est accordée à l’homme est donnée.
Nous pouvons ainsi tous être des Luther, des paraclets et des mahdis à notre manière. D’ailleurs que peut apporter un homme providence ou un mahdi d’autre à la Ummah que  que le prophète ne lui ait déjà donné. On peut en dire de même du chrétien qui ne peut attendre du paraclet plus que le message à lui transmis par Jésus Christ (PSL).
Le libre exercice du culte est une des caractéristiques de l’Islam et je m’étonne toujours que ceux qui, comme en France où a été créé un Conseil Supérieur du Culte Musulman, demandent au musulmans de s’inscrire dans la modernité, veuillent apporter des restrictions à ce libre exercice du culte musulman avec la création de structures censées l’encadrer.
 Ils sont nombreux de par le monde, les musulmans pouvant se prévaloir d’une liberté d’esprit, car comme clairement stipulé dans le coran, il ne saurait y avoir de contraintes en religion. Le professeur MBow et tous les autres intellectuels qui ont animé la rencontre à laquelle nous avons plus haut fait allusion en sont des symboles.
Raison de plus pour nous musulmans de ne pas vouloir de cet homme providence, ce directeur de conscience ou cet aiguillonneur. C’est tous ensemble que nous déciderons de notre avenir en tant que croyants, car comme disait  Mame Abdou Aziz Sy Dabakh, s’adressant à Thierno Saïdou Nourou Tall : « Les fondements de l’Islam nous ont été enseigné tels que transmis au Prophète Mohamed (PSL), mais il nous reste à décider du type de musulman que nous voulons être ». Il est bon de préciser ici qu’il ne s’agit pas de se créer un Islam qui serait distinct d’autres Islam. L’Islam dans ses fondements est en réalité le même partout, les musulmans par contre peuvent être différents.
Et je le répète, évitons d’assimiler les courants extrémistes, Jihadistes ou intégristes à la Ummah dans son ensemble, car ils sont encore une fois minoritaires et leurs revendications les apparentent souvent plus à des mouvements politiques qu’à des mouvements purement religieux. Plus que des valeurs islamiques, ce sont des thèses islamistes qu’ils défendent.  Aussi l’instrumentalisation que des régimes dictatoriaux comme ceux saoudien, iranien, soudanais et autres, font des principes religieux pour mieux asseoir  leurs pouvoirs despotiques ne sauraient engager tous les musulmans. Les dérives de ces groupes qu’il soient d’obédience chiite ou sunnite, qu’ils appartiennent à des mouvements comme ceux des Talibans, des Frères musulmans et à d’autres mouvements du genre et la corruption, l’incurie de ces régimes dictatoriaux de pays musulmans ne sauraient je le réaffirme, être imputées à la Ummah islamique dans sa globalité, les musulmans dans leur grande majorité vivant très bien leur foi, en étant très tolérants, très ancrés dans la modernité et très épris de liberté.

 

 



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Abdoulaye NDiaye, sénégalais vivant à Dakar

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