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Karim survolte Senelec
Par Frédéric Tendeng La nomination de Cheikh Tidiane Mbaye comme administrateur général de Senelec suscite encore bien de commentaires non pas que les sénégalais doutent des compétences de cet homme. C’est plutôt la démarche et les desseins inavoués de cette nomination qui posent problème. Ils sont surtout révélateurs de la personnalisation et de l’achèvement de l’emprise du fils du président Abdoulaye Wade sur un secteur qu’il a toujours convoité pour redorer son image englué dans les contes et mécomptes de l’ANOCI. Cela dit, ce nouvel acte incongru (comme le dit si bien Madior Fall) posé par Karim Wade vient s’ajouter aux éléments d’appréciation qui confortent une méthode très cohérente de verrouillage d’un système conçu pour protéger des intérêts bien particuliers dans le sous secteur de l’électricité au Sénégal. La question est de savoir jusqu’où ces intérêts pourraient aider à mettre fin au calvaire des abonnés qui subissent les affres d’une société nationale d’électricité incapable d’assurer sa mission de service publique et grosse prédatrice du portefeuille de ses clients ? Le problème se pose d’autant plus que Karim Wade se livre à une véritable course de vitesse qui se traduit par ses nominations exempts de toutes formes admises par la civilité, son besoin insatiable d’obtenir une base juridique et institutionnelle pour légitimer sa feuille de route à Senelec et surtout sa détermination à faire table rase du passif de Samuel Sarr, celui-là même qui lui a balisé le chemin en fédérant une antipathie nationale sur sa personne. Indubitablement donc, Karim Wade se donne de plus en plus la posture du sauveur du sous secteur de l’électricité que les observateurs prédisaient et ne veut courir aucun risque dans cette entreprise à double tranchant. D’où le besoin de s’entourer de personnes fiables et fréquentables par les bailleurs de fonds comme le patron de la Sonatel auxquelles viennent s’ajouter des collaborateurs dociles comme le ministre délégué chargé de l’énergie toujours prêt à servir le fils du président Wade. La voie balisée par Karim Wade Le trio Wade père, Wade fils et Samuel Sarr s’est beaucoup évertué à contourner les obstacles qui plombent Senelec un à un et à leur manière qui n’a jamais été un model d’orthodoxie dans gestion de la chose publique. C’est la règle habituelle chez les Wade : on tord les formes, on piétine les règles et on force une légitimation du coup tordu pour ensuite revendiquer un coup d’éclat. Il est vrai que dans cette démarche, Wade fils et Samuel Sarr s’illustrent dans une relation assez particulière que l’on pourrait assimiler à la bizarrerie du « je t’aime moi non plus ». Au finish, c’est Samuel Sarr qui a perdu aux changes dans une issue assez prévisible. En effet, Karim Wade n’a jamais attendu d’être ministre de l’énergie pour peser dans le secteur que dirigeait Samuel Sarr. On se souvient lorsque le 10 Mars 2010 déjà dans la banlieue dakaroise de Guédiawaye, le fils du président Wade tirait la couverture sur lui lors de la signature de la convention de financement du projet de renforcement et d’extension des réseaux électriques de Dakar et banlieue avec l’ambassadeur de Chine a Dakar. «Mon collègue, Monsieur Samuel Sarr, Ministre de l’Energie met en œuvre, avec beaucoup de courage, une vigoureuse politique de redressement du secteur de l’énergie, stratégique pour notre économie nationale » disait Karim Wade qui fait immédiatement une pirouette. Et comme Samuel Sarr ne disait jamais toute la vérité sur les coupures, le fils du président Wade ajoute : « quelles que soient les circonstances, nous devons toujours dire la vérité aux sénégalais car dire la vérité aux sénégalais, confrontés aux coupures intempestives d’électricité, c’est reconnaitre que l’énergie continue d’être un des problèmes vitaux de notre pays ». Presque dans la peau d’un premier ministre ou d’un chef d’Etat, Karim Wade donne des leçons en des termes sans détour à Samuel Sarr puis s’auto glorifie : «en effet, dans le domaine de l’électricité comme dans tous les autres, nous devons avoir de grandes ambitions, forger l’avenir, faire preuve de volonté et travailler sans cesse pour améliorer les conditions d’existence de nos compatriotes. C’est dans ce cadre qu’il faut situer ma décision de saisir les Autorités de la République Populaire de Chine pour le financement de la seconde phase du projet dénommé ‘Boucle de Dakar Renforcement et Extension du Réseau de Distribution’. Loin d’être ébranlé par le discours de Karim Wade, Samuel Sarr encense le fils du président : « les sénégalais doivent être fier de vous. Vous avez aidé Senelec à sortir plusieurs fois de la crise sans que personne ne le sache » En mi-avril dernier lors du voyage d’affaires de son père en Chine, Karim Wade s’implique personnellement et obtient un accord paraphé par le ministre de l’Energie d’alors, Samuel Sarr, et le patron de China Electrics pour la construction d’une centrale de production électrique de 50 Mégawatts. Selon les services de Karim qui avaient eux même publié le communiqué sur le sujet, « la centrale servira au renforcement de la boucle Mbour-Kaolack ». Le fils du président s’était aussi impliqué pour obtenir que Petrosen signe avec l’entreprise chinoise Cnocc, un accord sur l’exploration et la recherche pétrolière offshore et On shore. En Février 2010, Karim Wade se rend à Séoul pour discuter avec les autorités sud-coréennes le lancement avec le Sénégal des études pour la construction d’une centrale solaire de 300 mégawatts combinée à une usine de dessalement. Karim Wade en profite aussi pour négocier la construction d’une centrale à charbon à Sendou. Pourtant, Samuel Sarr avait obtenu Jeudi 24 Janvier 2008, à Dakar, de la société suédoise Nykomb Synergétique un accord pour la construction de la même centrale. Autant d’actes parmi beaucoup d’autres qui auguraient déjà de la matérialisation du schéma du fils du président pour le secteur de l’énergie, un schéma qui devient de plus en plus lisible avec la dernière nomination de Cheikh Tidiane Mbaye. L’homme de la situation Le choix porté sur Cheikh Tidiane Mbaye pour gérer Senelec n’est pas fortuit. L’homme est maintenant chargé de faire prospérer les acquis obtenus par Karim Wade en arrière ligne et sur le dos de Samuel Sarr. Il s’agit de matérialiser les différents engagements des partenaires de Karim en actes concrets et de s’assurer que les turbines à gaz de GTI acquis en Chine, la centrale de 50 MW en provenance du même pays et les travaux d’entretien et de renouvellement du parc des centrales du Cap des Biches, de Bel Air et de Kounoune sont entre de bonnes mains et reprennent du service le plus vite possible. Ensuite, Cheikh Tidiane Mbaye devra mettre en œuvre le dégroupage de la société nationale d’électricité tout en attirant et en gagnant la confiance des bailleurs et des privés qui voudront bien participer dans le capital différentes filiales de Senelec. Ce n’est pas acquis d’avance mais les arguments à faire valoir ne manquent pas pour Cheikh Tidiane Mbaye car Senelec a annoncé en fanfare que « l’exercice 2009 dégage un résultat positif de 5, 905 milliards FCFA contre un déficit de 6,942 milliards FCFA au 31 décembre 2008, soit une amélioration de 12,847 milliards FCFA. Sa marge brute sur matière connait une hausse selon le même document de 165%, alors que sa valeur ajoutée bondit pour atteindre plus de 66% pendant que l’excédent brut d’exploitation atteint la marge faramineuse de plus de 150% ». Ce sont des chiffres sans fondement réel, qui donnent du tournis et n’attirent forcément que les investisseurs qui appartiennent à l’oligarchie libérale au pouvoir sous l’ère Wade. Le but est de légitimer leur prochaine participation dans le capital des filiales de Senelec. Au demeurant, l’artifice sur lequel peut compter le nouvel administrateur de Senelec est sans aucun doute l’amarrage juridique et institutionnel que le tout puissant ministre de l’énergie concocte tous les jours en parfaite intelligence avec les règles de gouvernance tronquées dictées par son père, le président Wade. En effet, le dépouillement de toute substance de l’Agence de Régulation des Marchés Publics, offre à Cheikh Tidiane Mbaye la possibilité de négocier au besoin certains marchés selon sa convenance. Il suffit que son nouveau ministre de tutelle lui en donne la bénédiction au grand damne des règles de la transparence. Le nouvel administrateur peut bien sûre compter sur les relations de Karim Wade avec le groupe Ben Laden, actionnaire majoritaire à la Société Africaine de Raffinage, et la société Senstock où la SAR possèderait jusqu’à 20% du capital selon Samuel Sarr. Ces deux sociétés seront d’un apport décisif pour la fourniture en fuel des centrales qui fournissent Senelec en électricité. A cela s’ajoute le snobisme à l’endroit de la Commission de Régulation du Secteur de l’Electricité trop regardant dans les règles de la transparence qui fait toujours peur à Karim et sa cohorte. A côté de celle-ci, le prince a maintenant créé son Comité de Restructuration et de Relance du Secteur de l’Energie. Le fils du président n’attendra certainement pas les conclusions et recommandations de ses audits-sur-commande pour mettre son comité de restructuration au travail. Très audacieux dans ses méthodes, Karim Wade y a copté le tonitruant Imam Youssoupha Sarr, contestataire connu pour son engagement contre les coupures et les hausses des factures d’électricité. Quand on est le fils du roi, le coup en valait la peine puisqu’on sait l’appétit que nourrissent certains défenseurs sénégalais de consommateurs qui n’ont d’yeux que pour un siège aux conseils d’administrations qui veulent bien leur ouvrir une brèche. On se demande maintenant jusqu’où ira l’Imam Sarr dans sa lutte en faveur des populations ? Enfin, en plus de pousser définitivement Samuel Sarr aux oubliettes pour projeter son remplaçant comme le chantre de la transparence, les audits commandités par Karim vont légitimer et servir de passe-droits permettant de décréter l’urgence d’une restructuration de Senelec avec toutes les brèches et les implications que cela suppose dans une société où la transparence et l’éthique sont le cadet des soucis de sa direction. Tout compte fait, le contexte sera favorable pour dérouler un minima permettant la poursuite et l’accélération des réformes taillées sur mesure de Senelec. La Sonatel de Cheikh Tidiane Mbaye pourrait alors mettre la main dans la poche pour aider Senelec à se recapitaliser. Il sera important dès lors de bien scruter l’identité réelle de tous les privés sénégalais comme étrangers qui participeront à la prise de capital dans toutes les filiales du holding Senelec. En clair, à Karim Wade et son père incombe la tâche d’user de tous les leviers (validés par la république ou non) pour mobiliser les ressources nécessaire à la survie de Senelec. En retour, c’est à Cheikh Tidiane Mbaye de transformer ces ressources et la survie de Senelec en objet de réussite politique profitable à Karim et son père dans les plus brefs délais. Le pari risqué du nouvel administrateur de Senelec Cheikh Tidiane Mbaye, estampillé homme providentiel de la Sonatel est le profil parfait du manager dont le président et son fils pensent devoir confier cette mission de réussir une affaire de première ordre sans trop de soucis, l’ultime objectif à atteindre étant le succès à tout prix avec la fin définitive des coupures de courant et une modernisation de la société nationale d’électricité du Sénégal. On se demande en toute logique comment Senelec dans son état piteux actuel peut devenir une bonne affaire malgré les artifices des Wade? Il faut pour cela regarder dans le rétroviseur et tenir en compte les multiples actes posés par le trio Abdoulaye Wade, Samuel Sarr et Karim Wade depuis que la décision fut prise, le 28 Octobre 2007 à Paris, de dégrouper Senelec en trois filières, production, transport et distribution. Cette option sur laquelle Cheikh Tidiane Mbaye devrait veiller maintenant à la réalisation en maniant son expérience de bon gestionnaire à celui d’un nouveau pion des Wade, connait un retard terrible puisqu’elle devait se matérialiser dès Mars 2009. Dans sa lettre d’intention envoyée au directeur du FMI, le ministre du budget écrivait ceci : « Le gouvernement appliquera le principe de vérité des prix et de mise en œuvre de mesures d’économie et d’efficacité énergétique. Pour soutenir ce programme, il compte […] conformément au programme de réforme du secteur de l’énergie du gouvernement, réaliser le dégroupage des activités de SENELEC (production, transport et distribution) avant fin octobre 2009, et l’entrée du secteur privé au capital des filiales et de la holding de SENELEC, d’ici fin mars 2010. A cet effet, une banque d’affaire sera sélectionnée comme conseil en transaction avant fin novembre 2009 » On ne connait toujours pas la banque pressentie à cet effet. Au-delà de ce retard, il se pose un déficit total de clarté sur l’état des lieux et l’avancement de ce dégroupage. Samuel Sarr s’était démêlé pour finalement tabler sur quatre cabinets, français, belge, sénégalais et un consortium de nationaux et d’étrangers. Ils étaient en compétition pour identifier avec Senelec et les autorités les modalités de la participation des privés aux filiales qui seront mises en place. Le consultant élu devait être connu depuis le 17 Juin 2009. Il n’y a que des échos contradictoires sur cette question. On attend de voir si Karim Wade permettra à Cheikh Tidiane Mbaye de mettre fin à l’opacité, gage de bonne gouvernance. L’autre obstacle tout aussi gigantesque avait pour origine la santé liquide de la société nationale d’électricité. Senelec est un gouffre aux centrales et aux parcs vétustes avec les pires conditions managériales, économiques et financières pour parler de la création d’un holding. Le discours triomphaliste d’un exercice financier positif en 2009 alors que les délestages font office de mœurs, convainc à peine et cela fait peur dans le monde des affaires. Mieux, cette société manque d’argent frais, qui lui permet de se mettre en situation de lancer un appel d’offre international pour la totalité de ses besoins annuels, ou sur deux, voire trois ans. Bref, Senelec ne travaille jusqu’ici que sur des systèmes de paie et ne remplit pas les conditions bancaires pour mettre en place un crédit documentaire. Cela n’attire personne à moins que l’on soit proche de Karim Wade et du pouvoir. Les derniers déboires liés à l’incapacité d’assurer l’approvisionnement régulier en fuel de qualité standard et les pannes éternelles des centrales soumises au régime de marche-ou-crève, sont venus corser l’addition. Et cerise sur gâteau, Senelec reste encore soumis à des choix managériaux du palais, très politiciens et très éloignés des préoccupations des populations. On voit mal comment cette tradition pourrait s’arrêter du jour au lendemain. Toutes choses qui ont des implications contreproductives et graves sur le plan politique or c’est tout cela que Cheikh Tidiane Mbaye doit redresser avec brio et sans délai. Il a certes le profil d’un bon manager, mais pas celui d’un superman pour coacher à la fois Sonatel et Senelec sans anicroche. fredcikaw@gmail.com
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