Bamba et Marty
La difficulté majeure à traiter la question des rapports entre les pouvoirs politique et religieux au Sénégal réside, à notre avis, sur le degré de passion, conscient ou non, qu’elle ne manque pas souvent de soulever, surtout dans le contexte politique constamment paroxystique du Sénégal. Ceci, même au niveau de notre intelligentsia, censée pourtant être la mieux placée pour conserver le minimum de distance rationnelle nécessaire à une analyse objective. Nous pensons que l’une des causes de ce singulier « subjectivisme intellectuel », que l’on ne relève en général que très rarement (car les analystes peuvent en général tout analyser sauf leurs propres analyses), est à trouver quelque part dans les recoins psychologiques de l’anticléricalisme atavique et de la perspective de la République qu’un grand nombre desdits intellectuels ont hérités de leurs maîtres à penser occidentaux, nourris à la philosophie laïcisante des Lumières ou à l’acre sève athée du Matérialisme dialectique, qui, en dépit de toutes les dénégations et assurance de bonne foi, tiennent la religion comme essentiellement « subversive », « aliénante » et « opium du peuple ». Ceci, du fait – et il peut, certes, paraître assez ahurissant de le constater à posteriori – que très peu de nos politologues, pourtant formés aux « plus grandes universités » d’Europe et d’Amérique, eux qui n’hésitent jamais à citer abondamment Aristote, Sophocle, Erasme, Montesquieu, Voltaire, Verlaine, Kant, Nietzsche, Sartre, Camus, Weber, Comte ou Bernard Henry Lévy pour étayer leurs idées et brillants articles, eux qui sont rompus à déclamer à l’envi des passages entiers de leurs ouvrages pour illustrer n’importe quelle idée ou théorie, peuvent à peine aligner de mémoire trois citations authentiques tirées d’un ouvrage de Cheikh A. Bamba ou d’El Hadj Malick Sy, trois vers provenant d’un Wolofal (poème en wolof) de Baye Mbaye Diakhaté ou de Serigne Ady Touré, trois sagesses de Kocc Barma ou de Khaly Madiakhaté Kala, qui ne soient plutôt des interprétations personnalisées ou des passages extraits d’ouvrages de recherche dont les auteurs africanistes ou africanisants (comme le célèbre administrateur colonial Paul Marty[1] et les générations d’auteurs formées à son école) se sont singularisés par des motivations qui, aujourd’hui, se sont révélées largement autres que purement scientifiques[2].
Une autre difficulté de taille à traiter cette question sensible consiste, à notre avis, à pouvoir démêler la véritable doctrine du Mouridisme, telle qu’enseignée et mise en pratique par Cheikh A. Bamba lui-même, des comportements personnels ou même des errements de certains personnages se réclamant de la communauté mouride, considérés individuellement ou collectivement, qu’ils appartiennent ou non à l’élite, qu’ils soient issus de la descendance du Cheikh[3] ou non. En effet, sachant qu’il a toujours existé et existera toujours, dans toute communauté humaine, des « brebis galeuses » qui n’hésitent pas, par ignorance, par laxisme ou par simple immoralité, à usurper indûment les valeurs partagées pour des intérêts purement égocentriques contraires à ces mêmes valeurs, il s’avère souvent très ardu et assez malaisé, pour les théoriciens du moins, de révéler aux observateurs profanes ou hostiles les véritables principes fondateurs, en les dissociant de l’ivraie des inconduites et des dérives particulières. Ainsi la pratique quotidienne, du moins telle qu’elle est quotidiennement répercutée dans nos médias, démontre qu’aujourd’hui les anti-modèles du Mouridisme s’exposent (ou « communiquent ») mieux que les véritables modèles du Mouridisme, qu’ils dominent largement par leur capacité de communication, leur audace et leur aplomb à occuper les vides que l’absence de recherche sérieuse et de clarification ont laissés béants dans l’esprit du peuple sénégalais[4]. Ce qui, à notre sens, interpelle plus que jamais l’intelligentsia mouride et le milieu académique, d’une façon plus générale, à s’engager dans cette œuvre de recherche et de réhabilitation des véritables fondements de la pensée « khadimienne » que les études existantes n’ont jusqu’ici peu ou pas assez explorés, par défaut de perspectives neuves et de sources documentaires plus exhaustives. Car, aussi longtemps que cette mission de clarification de la vraie doctrine de Cheikh A. Bamba resterait inachevée, le débat actuel risquera d’être perpétuellement circonscrit, comme c’est présentement le cas, aux comportements particuliers de certains mourides (éclairés ou non) qui continueront encore pour longtemps de symboliser les icônes du Mouridisme et seront censés représenter, auprès des médias et de tous les observateurs externes, la figure typique du mouride. En conséquence, autant tous les chercheurs de bonne foi, musulmans ou non, refusent énergiquement de nos jours que la figure aussi emblématique que l’on veuille d’un Ben Laden ou celle d’autres « activistes fondamentalistes » puisse représenter l’Islam dans son intégralité, sous le prisme réducteur des médias occidentaux, et que les actes, avérés ou non, qui leur sont régulièrement attribués puissent engager les trois milliards de musulmans, autant les chercheurs clairvoyants, mourides ou non, devront refuser à l’avenir l’amalgame depuis toujours entretenu entre les dérives commises par certains mourides et la véritable doctrine de Cheikh A. Bamba. Amalgame auquel l’analyse actuelle tend trop souvent, à notre avis, à confiner le débat, sans tentative sérieuse d’étudier la véritable pensée du Saint Homme en tant que telle[5]…
En effet une question qui depuis toujours n’a cessé de nous tarauder est celle-ci : comment peut-on prétendre analyser le Mouridisme sans tenter, au préalable, de bien connaître la pensée réelle de Cheikh A. Bamba, son fondateur ? Sans maîtriser sa biographie véritable, sans se familiariser avec ses milliers d’écrits (qasidas) où il a synthétisé l’essentiel de ses réflexions, de ses conceptions, de sa vision du monde, de ses expériences personnelles, des concepts qu’il maniait et autour desquels s’articulait l’essentiel de ses enseignements, au point de dire « Mes miracles sont mes écrits » (karâmatî khatu yadî) ? En foi de quoi s’est-on permis jusqu’à ce jour – académiquement nous voulons dire – d’aborder la problématique de l’engagement politique des mourides et d’autres thèmes afférents à leur idéologie (doctrine du travail, type d’organisation sociale, économique, émigration, adaptations et identité culturelles etc.), en ne se fondant, en dehors des correspondances et de la littérature coloniales, sur des sources documentaires autres que les seules interviews, les comportements et interprétations individuelles ou même collectives d’échantillons de mourides isolés[6], sans étudier sérieusement les propres écrits, paroles et actes de celui qui fut à la base même de leur doctrine et qui contredisent même quelques fois lesdites interprétations ? C’est comme si, pour étudier la question de la violence et de l’« extrémisme » dans l’Islam, l’on se contentait essentiellement des interprétations de musulmans isolés (dont celles des « terroristes » bien entendu), avec tous les éléments culturels, conjoncturels et historiques qu’elles charrient, sans faire l’effort scientifique d’étudier minutieusement le Coran et l’histoire de l’Islam, sans se familiariser avec les actes et propos authentiquement tenus du Prophète, qui était certainement le mieux placé pour expliciter la véritable quintessence du message divin, et sans non plus adhérer, serait-ce théoriquement, à la possibilité d’autres réalités métaphysiques ou motivations purement spirituelles de la Prophétie. Ainsi, de la même manière qu’aujourd’hui l’on ne connaît en général de l’Islam, dans les médias occidentaux du moins, que l’interprétation et l’application que certains musulmans (ignorants ou jugés « fondamentalistes ») en font et sur lesquelles s’articule l’essentiel des critiques de mauvaise foi, l’on connaît mieux aujourd’hui, à travers la plupart de nos médias locaux et dans les ouvrages de recherche, certaines catégories de mourides et leurs incohérences que le Mouridisme lui-même et la véritable pensée de son fondateur[7]. Et il nous paraît presque une gageure de prédire que cette situation risquera de perdurer encore longtemps tant que l’on ne songera pas à étudier enfin sérieusement, méthodiquement et sans passion les propres écrits et actes de Cheikh A. Bamba et sa véritable biographie, dans une perspective globale et non plus seulement parcellaire ou partiale, pour en faire, enfin, la source première de toute recherche crédible sur la doctrine mouride et sur ses évolutions passées, présentes et futures.
Comment a-t-on pu jusqu’à ce jour, au Tribunal de l’Histoire, faire le procès du Mouridisme sans attraire à la barre l’acteur et témoin oculaire numéro un de sa genèse?
En un mot, n’est-il pas grand temps de donner enfin la parole à Serigne Touba ?
NOTES ET COMMENTAIRES
[1] Né en Algérie en 1882, Paul Marty fut le spécialiste français de l’Islam qui eut le plus d’influence sur la politique musulmane coloniale en Afrique au sud du Sahara. En tant qu’officier supérieur, il fut également un administrateur colonial, un interprète, un fin connaisseur de la langue arabe et auteur de plusieurs publications sur l’« islam noir » dont la plupart, il faut le dire, furent très souvent marquées par le regard colonial, les préjugés racistes de l’époque et les préoccupations purement politiques et administratives de ses mandants. Marty a été par ailleurs critiqué pour ses méthodes de recherche dont le caractère de scientificité et de fiabilité fut plus tard sérieusement remis en cause par d’autres chercheurs (notamment une équipe de chercheurs de l’ORSTOM). Pour plus d’informations sur la biographie de Marty, voir Feuillet personnel de Paul Marty, Dossier personnel de l’interprète Lieutenant Colonel Paul Marty, Archives Militaires Françaises, Paris, Château de Vincennes et L. Blecher, « Nécrologie de Paul Marty », Revue Tunisienne 33-34 (1938) : 15-17.
[2] Nous avons abordé plus largement, dans un de nos ouvrages, « Jihad for Peace : Exploring Sheikh A. Bamba’s Philosophy » (Editions Majalis, 2008), certaines causes de ces graves lacunes de la recherche académique passée et actuelle sur le Mouridisme (qu’il nous arriva de qualifier de « crawling studies » (recherche rampante)) qui ont pour noms : absence de travaux scientifiques sérieux à ce jour sur le patrimoine littéraire et intellectuel de Cheikh Ahmadou Bamba ; sous-estimation et blocages psychologiques envers les sources documentaires écrites d’un penseur noir africain ; barrière de la langue arabe dans laquelle les qasidas sont écrites ; impréparation à l’herméneutique du style khadimien ; persistance vivace des paradigmes négatifs imposés sur l’« islam noir » par Marty, en précurseur, sur les pistes de la recherche moderne ; prééminence comme documents de référence sur le Mouridisme (dans toutes les grandes bibliothèques du monde) des ouvrages pionniers de chercheurs, pas toujours suffisamment éclairés, comme les Donald B. Cruise O’brien, les Christian Coulon etc. ou les correspondances administratives coloniales ; non prise en compte des sources historiques internes mourides à même de contrebalancer leurs perspectives ; focalisation excessive sur les aspects socioéconomiques du mouvement au détriment des éléments de doctrine spirituels purs etc. Pour ce qui est de la recherche interne, elle est souvent entravée par un relatif désintérêt de beaucoup de mourides envers la véritable recherche (qui ne bénéficie à ce jour d’aucun financement communautaire significatif), la coutume de l’approche apologétique ou répétitive d’une partie de l’intelligentsia traditionnelle qui privilégie encore l’oralité historique (« riwâya ») sans tentative d’analyse sérieuse (« dirâya ») et écrite de la pensée de Cheikh A. Bamba (bien que cette démarche, adaptée à certaines cibles, ait notablement évolué ces dernières années), sacralisation indissociée des thématiques dans nos milieux traditionnellement conservateurs qui exclue les erreurs de recherche tout en acceptant mal les points de vue divergents, la contradiction et la critique, même constructive etc.
[3] Appellation familière utilisée pour désigner Cheikh A. Bamba. Les titres Khâdimu Rasûl (le Serviteur du Prophète), Serigne Touba (le Marabout de Touba), Boroom Touba (le Maître de Touba) etc. font également référence à lui.
[4] Il est également vrai que ce déséquilibre du traitement de l’information mouride est souvent artificiellement entretenu par certains médias locaux (surtout people) à cause de l’intérêt économique évident des gros titres sur les retentissants et récurrents dérapages, écarts et incohérences des types de marabouts et de mourides convenant à leurs schèmes. Choix plus rentable, on le comprend, que la démarche professionnelle et plus neutre de la recherche journalistique approfondie à même de contrebalancer l’image assez déformée du Mouridisme qu’ils projettent quotidiennement (il faut aussi reconnaître que l’hyperpolitisation constante du pays, la prédominance du schéma républicain-laïc à la française dans les débats et l’influence non négligeable de certains lobbies anti-mourides ne semblent pas étrangères à cette situation). D’ailleurs, l’une des motivations majeures qui nous ont incité à démultiplier les thématiques abordées dans cet essai fut ce besoin de clarifier davantage un grand nombre de questions que se posent (secrètement) de plus en plus d’intellectuels mourides, acculés par les agressions quotidiennes contre leurs convictions, sans avoir nécessairement la chance ou les moyens d’accéder pleinement aux matériaux de recherche et d’analyse auxquels nous eûmes l’opportunité de parvenir.
[5] Le Mouridisme, en tant que partie intégrante de l’Islam et communauté humaine, n’est nullement censée être une entité parfaite et sans faille, car ayant également ses contradictions internes, ses « terroristes », ses conflits d’intérêt et ses divergences qu’il essaie de résoudre comme toutes les communautés. Tout est donc loin d’être pour le mieux dans le meilleur des Touba possibles… On peut même faire remarquer que les mourides sont, en général, les premiers à être autocritiques sur la marche et la gestion de leur communauté, bien qu’il leur faille toujours en pratique distinguer la forme de critique constructive conforme à celle d’un Serigne Mbaye Diakhaté (ancien poète mouride, célèbre pour ses diatribes contre les dérives de ses contemporains, dignitaires comme disciples), et celle plutôt destructive d’un Paul Marty… Ainsi le vrai problème méritant d’être posé nous semble être dans quelle mesure cette communauté, surtout son leadership, sera-t-elle capable de gérer ces contradictions, de limiter l’impact des déviants évoluant au cœur de son système (à défaut de pouvoir l’éradiquer complètement), de défendre ses valeurs de base contre les usurpations internes et les manipulations externes, de concilier cette défense avec la nécessaire préservation de ses fondements essentiels en même temps que la flexibilité de ses méthodes d’organisation dans le futur. Sachant toutefois que le réalisme a toujours voulu qu’il existe inévitablement dans tout groupe social un certain niveau de tension ou de déphasage minimum entre la doctrine et la praxis quotidienne.
[6] A part toutefois, il convient de le reconnaître, quelques tentatives louables mais inachevées comme celle de Fernand Dumont, auteur de « La Pensée Religieuse d’Amadou Bamba » (Nouvelles éditions africaines, 1975). Il faut en effet reconnaître le mérite de tous les chercheurs occidentaux ou africains qui ont fourni des efforts sincères et très nobles pour aller au-delà des clichés sur le Mouridisme, même s’il leur a souvent manqué certains matériaux documentaires essentiels à leur analyse. Ce qui, en fait, interpelle la responsabilité des mourides eux-mêmes, surtout celle de leurs élites, qui n’ont pas jusqu’ici, il faut l’avouer, mis en place les instruments de recherche et les structures académiques requises pour de telles études ; la véritable recherche restant encore le parent pauvre de leurs initiatives. L’anecdote suivante, reprise par Khadim Ndiaye, dans un article sur l’étude de la bibliographie de Cheikh A. Bamba, nous édifie sur certaines de ces lacunes : « Fernand Dumont (considéré par Vincent Monteil comme la référence en ce qui concerne l’oeuvre d’Ahmadou Bamba), en élaborant sa magistrale œuvre sur « La Pensée religieuse d’Amadou Bamba » avait crû posséder toute la bibliographie détaillée des écrits du Cheikh, qu’il a réunis en quarante et une brochures et qu’il estimait à « trente mille vers et lignes de prose ». Il déchanta vite, car Amar Samb, dans son ouvrage, « La Contribution du Sénégal à la littérature d’expression arabe », nous raconte l’anecdote suivante : « M. F. Dumont qui croyait en tenir la totalité avec une trentaine de milliers de vers attribués à Ahmadou Bamba, n’en revenait pas le jour où nous l’avions amené chez des disciples mourides qui sortaient de leurs malles des brochures en vers dont Cheikh Al-Khadîm était l’auteur et qu’il n’avait pas vues auparavant. En avril 1969, nous avons rendu visite à Moustapha M’Backé, petit-fils du fondateur du mouridisme, qui nous dit : « Voici le fameux Fulk ul-mashun ou « La Barque pleine » ; Serigne Hamzatou Diakhaté en a écrit une partie et l’autre c’est l’écriture de mon grand-père. Vous savez, dans ce livre, il n’y a que des poèmes composés en acrostiches de versets du Coran. J’ai chez moi sept autres malles et demie pleines de manuscrits de mon grand-père ! » »(…) Fernand Dumont déclarait à propos des seuls écrits du Cheikh qu’ « Il faudrait en entreprendre une étude spéciale, externe et interne, comparable à celle qui fut faite pour le Coran, toutes proportions gardées». N’ayant pu achever le travail qu’il avait entreprit, Dumont en confiait le prolongement aux disciples du saint homme qui en auraient la capacité (…) [car pour lui] « la valeur sociale de la pensée [de Cheikh A. Bamba] débouche sur l’importance sociale du Mouridisme.».» (Article disponible sur Majalis). Le professeur Amar Samb fut, avec Dumont, l’un des rares universitaires qui aient abordé avec le plus de profondeur, de sérieux et de méthode la problématique du recensement et de l’étude de la bibliographie de Cheikh A. Bamba dont ils avaient, plus que beaucoup de leurs pairs, perçu le caractère capital dans l’étude du Mouridisme, même si certains obstacles les ont empêchés d’achever leur projet. C’est notamment la prise de conscience de l’importance de rassembler l’œuvre du Cheikh, de la numériser entièrement et d’y effectuer des travaux scientifiques approfondis et multidisciplinaires, qui nous a conduit ces dernières années à initier le Projet QASAID. Initiative qui a déjà permis à Majalis de répertorier dans des bases de données mises en ligne sur son site (www.majalis.org) plusieurs diwans (recueils) rassemblant à ce jour plus d’un millier de qasidas de Cheikh A. Bamba…
[7] En critiquant les méthodes utilisées durant la colonisation (et même bien après) par la plupart des chercheurs pour étudier la doctrine du Mouridisme, René Luc Moreau écrivit : « Pour les Mourides, on s’est renseigné sur la doctrine auprès du grand nombre, c’est-à-dire les paysans, qui étaient les moins préparés à répondre aux questions très peu appropriées des enquêteurs. On s’informait aussi auprès des opposants au mouvement, lesquels avaient intérêt à déformer et dénigrer auprès de l’autorité en place.» (in Africains Musulmans, Présence Africaine/INADES Édition, 1982, p. 196.) Ainsi, ce que nous reprochons à une grande partie de la recherche, ce n’est pas d’avoir essayé de rendre les aspects sociaux du Mouridisme (œuvre qu’elle a souvent plus ou moins réussie, avec toutes les limites inhérentes à toute recherche en sciences sociales), mais c’est plutôt d’avoir amputé si cavalièrement ce mouvement de sa dimension la plus essentielle et la plus primordiale : la profonde spiritualité, fondée sur les enseignements authentiques de Cheikh A. Bamba et inspirés des principes de l’Islam, qu’elle n’a pas considérée avec suffisamment de sérieux ou assez pris le temps d’étudier, à notre avis. Alors que ce n’est qu’à travers cette spiritualité et la pleine compréhension des enseignements de Cheikh A. Bamba en tant que tels que ces dimensions sociales, économiques, politiques etc. pourront être correctement interprétées.