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[26/03 10:01PM]
Le Mutisme des Religieux au Sénégal
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Le Mutisme des Religieux au Sénégal

Par A. Aziz Mbacké Majalis
(Extraits revus de l’essai «KHIDMA, la Vision Politique de Cheikh A. Bamba»)

[Première Partie]

URL : http://www.khidma.org/?p=165

Les récurrentes crises politiques et sociales du Sénégal furent depuis toujours l’occasion pour beaucoup d’acteurs médiatiques de dénoncer avec virulence ce qu’ils qualifient de « mutisme suspect » des religieux face aux « dérives » politiques, institutionnelles ou morales du pays. Une « collusion complice » qui s’explique essentiellement, d’après eux, par l’« achat des consciences », la puissance de « corruption » du pouvoir politique et son « chantage financier » envers le milieu religieux, sous la forme de libéralités et d’avantages de différentes natures. La responsabilité de l’élite religieuse sur la situation nationale et sur les crises endémiques que vit le pays est ainsi régulièrement mise en exergue dans la presse locale et les blogs politiques où des brûlots incendiaires interprètent ses abstentions et absentéismes dans certains débats majeurs comme le signe évident d’une compromission mercantile. Conformément à ce tragique et cynique adage qui veut désormais qu’au Sénégal n’importe quelle conscience ait son prix, car « Ku ëmb sa kersa, ëmb sa sutura » et « Ku la abal ay gët, fu ko neex ngay xool » (Devant l’hôte, l’on ne peut que louer le bon gîte…). Adage populaire que résume la diatribe largement partagée d’un blogueur qui n’hésita pas à s’interroger, à l’occasion de la récente psychose du 19 mars 2011, avec des relents nostalgiques insoutenables : « Que dire de ces marabouts orphelins de Mame Abdou ou de Serigne Saliou qui ont troqué leurs chapelets contre des passeports diplomatiques ou des quotas de riz ? »…

Au vu de l’importance de cette question récursive dans le débat passionné sur les relations séculaires entre les pouvoirs politique et religieux (plus particulièrement mouride) au Sénégal, nous avons trouvé assez intéressant de tenter d’analyser les véritables soubassements de cette problématique. Et d’essayer, au moins pour une fois, d’aller au-delà de certains amalgames et fréquentes généralisations qui, à posteriori, nous ont semblé loin d’être aussi évidents que le laisserait croire à première vue l’unanimisme s’étant imposé sur cette question. La réalité plus complexe est, à notre avis, que ce « mutisme » souvent dénoncé (et qui dépasse le seul cadre politique et embrasse l’ensemble des questions morales du pays) procède en fait d’un grand nombre de facteurs dont, il est bien vrai, certaines insuffisances du système religieux sénégalais en tant que tel. Mais il découle également, à notre sens, d’autres facteurs relatifs à l’approche restée encore globalement traditionnelle de la communication chez nombre de religieux que la plupart des analystes ne semblent nullement intégrer dans leurs critiques, bien que celle-ci soit empreinte d’une certaine vision humaniste et même profondément spirituelle qui mérite pourtant d’être mieux connue…

Le mutisme diplomatique ou coupable des « Serigne lamb »

Pour nous, la principale difficulté qui rend cette question du « mutisme » assez délicate est d’abord celle de distinguer, d’une part, celui qu’observe un guide religieux sincère et éclairé, réunissant toutes les conditions morales requises d’un véritable leader musulman et, d’autre part, celui du religieux ignorant ou immoral dont la non implication dans les affaires de la Cité ne s’explique que par la considération de bas intérêts matériels et individuels préjudiciables à la Cité et à l’intérêt général. Constat préliminaire ayant au moins le mérite, à notre avis, de recadrer le débat et d’interroger d’emblée le caractère immoral que la plupart des critiques ont toujours voulu prêter de façon unilatérale et indissociée au « mutisme » religieux. Ce qui, en un sens, signifie donc que ce n’est nullement le relatif silence des guides religieux, basé sur la mudâra (diplomatie religieuse) avec le pouvoir en place et leur perspective du « devoir de réserve » sur certaines questions politiques sensibles, qui crée en tant que tel les dysfonctionnements et amalgames souvent constatés dans les rapports politico-religieux et qui se traduisent quelques fois par une régression socioéconomique du pays. Mais c’est plutôt l’immixtion d’acteurs religieux moralement imparfaits ou déloyaux dans le champ de ces rapports qui engendre l’essentiel des préjudices subis par la Cité en cette matière et qui fausse profondément ce principe. Situation d’autant plus inextricable aujourd’hui que ce sont en général ces anti-modèles religieux qui, de nos jours, « communiquent » beaucoup plus et beaucoup mieux que les véritables modèles, au point de représenter actuellement, aux yeux de l’essentiel des observateurs externes, l’archétype du « mare-à-bout » sénégalais « corrompu », ayant le goût de la facilité et ne s’intéressant qu’aux biens matériels ou à l’argent des politiques. Imageries et clichés largement entretenus, il faut aussi le dire, par certains types de médias qui trouvent très souvent un intérêt évident à promouvoir ou même à créer littéralement des gourous dont les moindres faits et gestes ou dérives sont hypermédiatisés au détriment des actes remarquables posés, le plus souvent dans la discrétion, par les guides religieux intègres. Situation qui fait qu’actuellement toute référence aux marabouts sénégalais convoque automatiquement dans beaucoup d’esprits l’image de quelques icônes médiatiques, censées représenter dans l’imagerie populaire de presque tous les analystes les milliers d’autres guides silencieux ou discrets. Guides qui subiront en même temps la foudre des diatribes sur les marabouts suscitées par ces « brebis galeuses » avec qui ils demeureront « indéfiniment et solidairement responsables ». De l’exacte manière dont, aujourd’hui, les actes des musulmans jugés « fondamentalistes » ou « terroristes » sont finalement devenus, à travers le prisme déformant des médiaux occidentaux, représentatifs de la mentalité « archaïque », « intolérante » et « agressive » de l’Islam et de ses milliards d’adeptes silencieux que ces actes engagent malgré eux… Ceci est la raison pour laquelle nous estimons que l’on ne peut prétendre raisonnablement analyser en profondeur ce problème du « mutisme » religieux et dépasser les faciles raccourcis intellectuels classiques, sans procéder au préalable à la nécessaire dichotomie et à la mise en évidence de la nature différenciée des composantes du système religieux. Autrement, sans distinguer compromis et compromission.

C’est notamment cette différence fondamentale entre acteurs religieux qui nous semble justifier, en un sens, les mises en garde de Cheikh A. Bamba à ne jamais associer les nombreux tartuffes et religieux sans scrupules aux véritables Saints de Dieu et guides intègres : « Quiconque aspire sincèrement atteindre la perfection spirituelle devra s’évertuer à fréquenter les parfaits et authentiques Saints de Dieu. Car c’est un fait évident que la plupart des prétendus « cheikhs » de notre époque ne sont en réalité que des tartuffes. En effet, il en existe parmi eux qui briguent constamment les honneurs et qui se précipitent, sans aucun scrupule, vers les biens et la puissance matérielle. (…) N’accorde donc point ta confiance à quiconque se présente sous les apparences d’un « cheikh » de nos jours. Et sache que tout ce qui est rond n’est pas nécessairement un biscuit [que tu peux librement manger] et que tout point lumineux dans la nuit n’est pas nécessairement la lune [à travers qui tu seras guidé]. (…) Ne mésestime donc jamais un serviteur de Dieu à cause de l’humilité de ses habits ou de la modestie de son apparence. Que de personnes paraissant extérieurement insignifiantes et qui sont pourtant dotées des lumières [de la sainteté] et des Secrets divins ! Par contre, que de personnes paraissant honorables et valeureux aux yeux des gens, que l’on perçoit tels des Pôles de l’univers (Qutb) partout où ils passent et dont la renommée traverse le monde entier, alors qu’en réalité leur véritable degré spirituel auprès de Dieu ne dépasse guère celui d’un singe !» (Masâlikul Jinân, v. 1434-1477)

C’est ainsi que le « mutisme » d’une certaine partie du milieu religieux sénégalais s’explique, il est vrai, par une priorisation de la sauvegarde de « prébendes » politiques sur l’intérêt général, de sinécures clientélistes et de systèmes de rentes prédateurs consubstantiels à l’histoire politico-religieuse du Sénégal même. Ceci, de la dislocation de l’empire du Djolof à partir du 16e siècle, en passant par l’érection de la classe des « Serigne lamb » (marabouts courtisans) du roi Lat-Sukabé, en passant par l’impérialisme occidental, jusqu’à l’établissement de l’Etat post-colonial actuel qui n’a fait que perpétuer, sous d’autres formes, ce système. « Mutisme » pouvant aussi être expliqué, il est également vrai, par d’autres motivations également importantes, comme la manipulation réelle des cercles religieux et de leurs instances de décision à travers l’utilisation par les hommes politiques de « chevaux de Troie » chargés d’infiltrer lesdites instances et d’y défendre leurs intérêts, en contrant notamment les processus internes allant à l’encontre de ces intérêts… Ces récupérations ou infiltrations classiques n’ont pu se faire, en général, qu’à travers le dévoiement du principe de « diplomatie religieuse » dont les dispositions théoriques furent depuis longtemps fixées en Islam. Ce sont notamment lesdites clauses qu’a clarifiées, il nous semble, Cheikh A. Bamba dans son ouvrage Jawhar Nafis dans un passage où il précise les limites de la collaboration avec le pouvoir temporel (selon l’enseignement des grands maîtres), après avoir dénoncé assez sévèrement les dérives et compromissions commises par certaines catégories de religieux à son nom : « Profiter [illicitement] de la religion, intercéder [une cause injuste] par intérêt, ainsi que retarder l’accomplissement d’un acte de dévotion [sont strictement prohibés]. Les pires des créatures sont assurément celles qui font fortune par le prétexte de la religion et qui vivent délibérément de cela.(…) Tout musulman majeur doit éviter la fréquentation d’un corrompu ou d’avoir des rapports avec lui, sauf en cas de force majeure (darûriya). Car celui qui partage avec les corrompus leur bonheur ici-bas sera également associé à leur malheur dans l’Au-delà. Evitez donc de fréquenter ces gens, car le fait d’entretenir avec eux des relations constitue la pire des choses. Mais faire preuve de diplomatie (mudâra) envers eux est une chose méritoire, comme stipulé dans les Traditions Authentiques (hadith). Les limites de cette diplomatie consistent toutefois à coopérer avec eux sans jamais tomber dans les interdictions, que ce soit les actes blâmables (makrûh) ou prohibés (harâm). Mais n’est habilité à le faire que le guide religieux dont le grade de savant est parfait, qui est intègre et qui ne se compromet jamais. Mais il ne convient point au savant malhonnête ou à l’ignorant de faire des compromis avec eux… » (Le Joyau Précieux, v. 145-164)

Toutefois, en plus de ces motivations fort critiquables du « mutisme » religieux au Sénégal, il en existe également beaucoup d’autres facteurs très louables et même profondément humanistes que les analystes ont généralement tendance à négliger, soit par une insuffisante maîtrise des paradigmes propres au milieu religieux traditionnel sénégalais, soit du fait de leur ambition manifeste et quelques fois aveugle à démolir systématiquement toute tutelle ou implication du religieux dans la marche de la république, du moins telle qu’ils la conçoivent. Alors que ces principes, à notre sens, méritent amplement d’être mieux connus et même réhabilités, dans le cadre de la réappropriation progressive par les sénégalais de leurs valeurs cardinales que les processus impitoyables de la mondialisation actuelle ont de plus en plus tendance à remettre en cause et à interroger…

[Suite Voir Deuxième Partie : http://www.khidma.org/?p=179]


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