Majalis

 
 

[03/08 05:19PM]
Visite et Contre-visite à Touba
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Visite et Contre-visite à Touba



Par Abdoul Aziz Mbacké Majalis



La
récente et très médiatisée visite du chef de l’Etat à Touba, dans un contexte
politique exacerbé où les tensions et les antagonismes, plus que jamais, se
cristallisent, n’a pas manqué de soulever, chez beaucoup d’observateurs, un
certain nombre de questionnements, d’amalgames ou même d’équivoques qu’il ne
nous semble  point inutile d’analyser, afin d’en appréhender les
véritables soubassements. En effet, l’envoi de généreux « éclaireurs »
chargés de baliser le terrain des éventuelles velléités contestataires,
l’accueil « populaire » que le Président reçut dans la ville sainte,
l’affluence massive et colorée des militants du parti au pouvoir, auxquels
tentèrent de s’opposer des adversaires opposés à sa candidature (occasionnant
ainsi des échauffourées jugées en contradiction théorique avec le principe
d’interdiction des activités politiques dans la ville sainte), l’information
distillée selon laquelle le Calife aurait indirectement prédit la victoire de
son hôte (suggérant ainsi l’idée d’un Ndigël tacite), les fortes réaffirmations
de ce dernier sur ses liens avec la confrérie et son ambition renouvelée de
moderniser la ville des mourides etc., tout ceci concourut à épaissir, pour
beaucoup, la situation politico-religieuse déjà confuse, sans manquer
d’accentuer l’idée de la non prise en charge et même d’une impression de
« déphasage », de plus en plus popularisé, de la classe religieuse
par rapport aux véritables problématiques sociales hypothéquant actuellement,
pour certains, l’avenir de la nation.



Une
analyse sommaire du traitement médiatique de cet évènement et de la forte
dimension symbolique et même clairement « politicienne » qui lui fut
accordée, surtout dans les médias officiels par ses organisateurs, démontre au
moins une certaine constance dans la classique stratégie tendant à utiliser
tout fait ou évènement à priori naturel pour lui donner un sens dépassant de
très loin le cadre ordinaire dans lequel celui-ci devait normalement être confiné.
Aux fins surtout d’envoyer aux masses un faisceau de messages subliminaux
profondément significatifs dans le schéma de représentation et la mémoire
collective du peuple sénégalais dont les valeurs culturelles et spirituelles
sont ainsi convoquées par les hommes politiques dont la capacité à surfer sur
le signifiant
pour invoquer un signifié
symboliquement surchargé ne cesse assurément de frapper. Aussi, pour prétendre
saisir correctement la vraie signification de cet évènement et ne pas céder au
piège du factuel et de l’immédiateté médiatique dans lequel beaucoup de nos
compatriotes sont de plus en plus victimes et même otages, il nous semble
essentiel (quitte même à nous résoudre à une contribution que d’aucuns
trouveront sûrement trop longue) de l’appréhender selon plusieurs axes, à même
de nous en fournir les clés de compréhension et d’en relativiser certaines
interprétations imposées : les axes culturel, politique et religieux de
cette visite.



Axe culturel



Un
recul historique minimum nous aurait rappelé, qu’au-delà de cet évènement
précis, la tradition des visites mémorables à Touba de chefs d’Etat, des
« ziarras » de leaders religieux sénégalais ou étrangers, d’éminentes
personnalités d’horizons, de confessions, de convictions politiques et de
sensibilités diverses, lors de certaines commémorations majeures ou non, auprès
des différents Califes mourides (de Cheikh Mouhamadou Moustapha en passant par
Serigne Saliou, jusqu’ à Cheikh Sidy Mukhtar) constitue une constante dans
l’histoire du Mouridisme et une expression de son sens de l’hospitalité
légendaire inspiré des principes de l’Islam et des profondes valeurs
culturelles de Téranga nationale. Ce sens de l’hospitalité envers tous les
hôtes procède en effet des recommandations du Prophète de l’Islam (PSL) qui
l’éleva même au rang d’œuvre cultuelle privilégiée : « Quiconque croit en Dieu et au Jour du
Jugement Dernier se doit d’honorer son hôte
». Viatique que Cheikh
A. Bamba revivifia remarquablement, durant toute sa vie, envers les visiteurs
lui advenant du monde entier : dignitaires sénégalais, maures, arabes
provenant de la lointaine Médine, la ville du Prophète, des autorités
coloniales qui lui étaient pourtant hostiles etc. Comme il le réaffirma avec
force dans ses nombreux écrits : « Honore
toujours tes hôtes, en les recevant avec hospitalité, en leur présentant force
mets, avec un visage radieux et en les mettant à l’aise. Que jamais ton cœur ne
se serre pour la présence d’un hôte, vu que son départ ne saurait point tarder.
L’on trouve en ce sens un hadith du Prophète Elu (puisse la Paix être sur lui,
sur sa Famille et sur tous ceux qui suivent ses traces) : « Quiconque
croit en Dieu et au Jour du Jugement doit honorer son hôte ». Et un poète
d’ajouter, dans une belle métrique dite « Kâmil » : « A l’hôte,
présente les honneurs, l’héberger constitue un devoir. Accueille-le donc dans
la joie, le visage épanoui. Il est d’ailleurs dit qu’un tel accueil vaut mieux
que les mets les plus succulents..
. » (La Voie de la
Satisfaction des Vœux, v. 155-158)  C’est ainsi que, forts de tous ces
nobles principes humanistes et religieux, ses différents successeurs ont
constamment essayé de perpétuer, sous leurs califats successifs, cette forte
tradition musulmane et mouride. L’on se souvient en effet des accueils mémorables
qui furent réservés par la ville sainte, à la requête des califes, aux
présidents Senghor ou Diouf, aux chefs d’Etat étrangers, comme celui de la
Guinée, Sékou Touré, celui d’Iran, Hachemi Rafsandjani, du Zaïre, Mobutu Séséko
(venu visiter la tombe de son ami Ndiouga Kébé) etc., à d’éminents chefs
religieux comme Serigne Abdou Aziz Sy, Calife des Tidjanes, El Hadj Thierno
Seydou Nourou Tall, Ahmadou Bello du Niger, le Sardana de Sokoto au Nigéria
etc. L’on se souvient aussi, plus récemment, que Serigne Saliou, s’inscrivant
dans cette même lancée, avait régulièrement demandé aux populations de Touba
d’accueillir en grande pompe ses hôtes de marque, dont l’actuel président de la
République, à qui il gratifiait de tous les honneurs dus à son rang de représentant
le plus élevé de la nation. Titre qui, normalement, lui accordait ce droit
inaliénable (quelle que soit l’appréciation que l’on puisse avoir de son action
et la force de la « wadophobie » ambiante) que renforçaient en outre
son affiliation à la communauté mouride et le statut de disciple dont il s’est
toujours prévalu.



Vu
donc sous cet angle de la tradition musulmane, de l’orthodoxie mouride et des
valeurs culturelles sénégalaises, aucun analyste sérieux, ayant la capacité de
dépasser la force de l’évènementiel tyrannique et des convictions politiques
partisanes, ne saurait, à notre sens, remettre théoriquement en cause la
légitimité d’accueillir en grande pompe le Président de la République du
Sénégal à Touba. Ne serait-ce qu’au titre du devoir de diplomatie religieuse
(mudâra) et de coopération avec le temporel auquel certains guides religieux
majeurs sont tenus de se conformer. Même si, dans la pratique, différents
acteurs sont souvent portés à exploiter ces valeurs et à les instrumentaliser
dans un sens qui s’accorde avec leur agenda et leurs intérêts. Ce qui,
toutefois, ne remet aucunement en cause la légitimité théorique du principe en
tant que tel. Car la responsabilité de la praxis non-conforme ou du dévoiement
d’une valeur cardinale donnée n’engage que son auteur mais ne saurait nullement
remettre en cause la validité morale dudit principe. Est-ce parce qu’il existe
des musulmans peu vertueux qui profitent du pèlerinage aux Lieux Saints de
l’Islam pour s’adonner à des activités antinomiques à la moralité qu’il faille
remettre en cause la légitimité même du Hajj ?



Axe Politique



L’on
ne saurait assurément interpréter le sens de cette visite présidentielle sans
prendre en compte le contexte politique paroxystique actuel du Sénégal. Surtout
après la crise du 23 juin dernier qui a amorcé une phase de confrontation
décisive entre le régime, se sentant plus que jamais menacé et en quête de
relais sociaux puissants à même de l’aider à rebondir dans la compétition
politique, et une opposition éclatée et hétérogène désireuse également de ne
pas se laisser distancer dans la conquête des grands électeurs et des foyers
majeurs porteurs de symboles. Sous cet angle, le sens culturel tectonique
sous-tendant théoriquement la visite du chef de l’Etat à Touba fut finalement
submergé par une autre couche clairement politique dont ses initiateurs
semblaient l’avoir originellement investie. Submersion qui se traduisit, entre
autres, par la « sur-mobilisation » inaccoutumée des moyens
financiers, humains et logistiques déployés pour en faire un
« triomphe » sur tous les plans, marquer les esprits et lancer des
messages subliminaux à l’électorat et autres acteurs politiques. Ce qui
transforma la « ziarra » initiale, culturellement admise et approuvée,
en « meeting » politiquement élaboré, dans un cadre spirituel et
traditionnel demeuré pourtant réticent à ce schéma républicain. L’utilisation
intensive des réseaux d’influence et des relais politico-religieux, internes et
externes, fut déterminante pour atteindre cet objectif, comme cela fut depuis
toujours le cas, grâce, notamment, au soutien d’une partie du leadership
religieux et politique local, qui trouve son compte dans les relations qu’elle
entretient avec le pouvoir. Conscients de la signification clairement politisée
que le régime comptait faire de cette visite qui, en d’autres circonstances,
aurait été moins significative et peut être même perçue comme un « non
évènement » médiatique, certains opposants au pouvoir tombèrent malgré eux
dans le piège de l’« erreur culturelle et symbolique », en adoptant
une attitude offensive en contradiction avec les valeurs de respect de
l’autorité, d’hospitalité et d’apaisement chères au milieu mouride. Du fait
notamment de la superposition insolite et brutale qui leur y fut imposée entre
la couche culturelle et la sphère politique plus propice, à priori, à ladite
attitude. Mais pour mieux étudier cette confusion ou mélange de genres, qui, de facto, aboutit à des
amalgames, des flottements et indécisions dont les hommes politiques n’hésitent
pas à profiter, en utilisant notamment les symboles du Mouridisme et ses
valeurs de base pour se légitimer aux yeux du puissant électorat mouride, de
plus en plus écartelé entre le devoir de fidélité aux idéaux sacrés de leur
communauté et un malaise croissant proportionnellement aux incohérences
médiatisées du discours politico-religieux, nous aurons besoin de situer les
responsabilités des différents acteurs impliqués (même s’il nous faudra, pour
cela, nous éloigner un instant de cette problématique ponctuelle).



La Responsabilité des Politiques



A
l’analyse, cette démarche du régime, et du milieu politique sénégalais et même
international d’une façon plus générale, consistant à se servir des valeurs
culturelles, spirituelles et religieuses de leur peuple pour conquérir leur
électorat de base, même si elle s’avère conforme à certaines règles de
communication politique, ne manque pas de poser le problème du risque de
banalisation et même de décrédibilisation desdites valeurs et des institutions
religieuses qui les incarnent. Dans la mesure où, mise en œuvre en dehors de
certaines limites et retenues nécessaires, une telle méthode se traduit par des
amalgames profonds et des risques de désaffection croissante du peuple envers
les piliers même de leur nation. En considérant la chose religieuse, non plus
comme une fin en soi et une fonction primordiale, mais juste comme un trivial
« moyen », à l’instar de tous les autres, pour conquérir ou se
maintenir au pouvoir, quitte même à la salir avant de s’en défaire comme d’un
vulgaire mouchoir, les politiciens sénégalais ont très souvent contribué à
l’érosion, non seulement des valeurs religieuses et de la moralité de la
nation, mais aussi, à terme, aux fondements à la base même du contrat social
sénégalais ou « Paxa senegalensia ». L’une des raisons majeures de
ces dérives s’expliquant, d’après nous, par l’aspect « technique » de
la pratique politique et de la gestion du pouvoir qui, par un effet d’usage et
d’usure, finit souvent par être perçu par le politicien professionnel comme un
simple « appareil » mécanique ou un « système » froid,
dotés de mécanismes impitoyables à manœuvrer sans états d’âme par des
stratégies dont la seule valeur se réduit à l’efficacité pratique. En somme
un  gigantesque jeu d’échec dont le roi, le chevalier et les fous du roi
ne consistent plus en simples pions à éliminer ou à déstabiliser, mais plutôt
en acteurs politiques, en leaders d’opinions et au reste du peuple, pourtant
faits de chair, de sang et d’âme dont les démembrements de la nation symbolisent
de simple cases d’un jeu infernal.



Cette
nouvelle prise de conscience, à laquelle nous convions tous les acteurs
politiques et sociaux, impliquera donc que nos hommes politiques devront
désormais être jugés, par les mourides et par tous les citoyens clairvoyants,
non plus sur des critères superficiels, émotifs ou partisans, mais selon leur
véritable compétence et leur degré d’engagement sincère et prouvé à se
consacrer au service (Khidma) du peuple et de la Cité, pour de nobles motivations
spirituelles et morales. Qu’ils soient formellement considérés comme
« mourides » ou non, qu’ils affichent des signes extérieurs de
« mouridité » ou non. En effet un futur président considéré
formellement comme « non mouride » mais sincère, juste, loyal et
compétent vaudrait infiniment mieux pour le Sénégal et pour l’Islam qu’un futur
président se réclamant du Mouridisme  tout en cultivant en même temps
l’injustice, la déloyauté, la démagogie, l’incompétence et toutes les tares que
dénoncent l’Islam, au point de favoriser la déliquescence morale, spirituelle
et socioéconomique du peuple et de la Cité à laquelle Cheikh A. Bamba a
consacré toute sa vie. Car, il faut le savoir, la foi et le statut de véritable
mouride ne se mesurent pas exclusivement à l’aune de  simples
considérations verbales ou superficielles, ni à travers des déclarations de
principes ou d’intention, ni même à travers la construction d’une nouvelle
route ou d’un forage à Touba. Mais ils se jugent à travers l’action conforme
aux principes cardinaux de l’Islam et à travers la fidélité sans faille aux
enseignements de Serigne Touba. Le Mouridisme n’est nullement un vêtement que
l’on n’arbore et avec lequel l’on ne parade que lorsque cela nous arrange. Ce
n’est pas non plus une peau de brebis sous laquelle n’importe quel loup
politique peut se glisser pour mieux assouvir ses ambitions sur le dos de la
nation. Car une chose est de se réclamer du Mouridisme, une autre est de mettre
sincèrement en œuvre sa doctrine et ses enseignements qui, à eux seuls,
constituent un corpus sociopolitique complet à même d’assurer le développement
de toute la nation, autant ou même mieux que les idéologies
exogènes (socialistes, libérales, marxistes etc.) dont nos hommes
politiques se sont jusqu’ici s’inspirées, tout en sous-estimant objectivement
le potentiel socioéconomique de leurs propres communautés qu’ils ne perçoivent,
en général, que comme des viviers électoraux et des tremplins vers le pouvoir.
N’est-il pas temps que les mourides (et les autres citoyens sénégalais en
général) prennent enfin conscience de leur potentiel réel et de la vraie nature
du devoir régalien de l’Etat à prendre en charge, sans nécessairement la
contrepartie d’un « Ndigël » ou nul échange
« clientéliste », les besoins de leur ville sainte ? Pourquoi le fait
d’investir des milliards à Dakar, à Thiès, en Casamance ou ailleurs dans le
pays est-il aujourd’hui jugé plus approprié que de créer des infrastructures
dans la seconde ville la plus importante du Sénégal, au risque de produire un subtil
effet pervers d’ostracisme et d’atteinte au principe d’équité
« républicaine » masqué par la passion du débat ?



La Responsabilité des Religieux



Contrairement
à la perspective démocratique et laïque ayant actuellement vocation à s’imposer
dans le discours médiatico-intellectuel de notre pays, l’implication active des
communautés religieuses du Sénégal dans la vie politique a depuis toujours
constitué, au-delà des nombreux dysfonctionnements et dérives constatés, une
source de régulation et de « containment » des dynamiques
d’auto-destruction ayant eu raison d’autres pays africains. Ainsi que semble le
suggérer Saliou Dramé, dans une récente contribution en ligne : « La légitimité [des religieux] à se
faire entendre est d’autant plus grande, qu’en plus de leur qualité de citoyen
concerné, les politiques n’ont jamais pu gouverner convenablement sans leur
appui. L’histoire récente du Sénégal en témoigne avec éloquence. Qui plus est,
la politique n’a jamais su se départir du religieux. Momar Dièye, politologue,
l’exprime si bien en ces termes : « Le contrôle de l’appareil d’Etat, à
lui seul, ne garantit pas le fonctionnement du système politique sénégalais. Il
est facilité par les relais du pouvoir étatique : les marabouts. Cette notion
de relais est importante dans le paysage politique sénégalais », (In
Evolution politique du Sénégal de 1981 à nos jours : religion et politique).
Dans les moments les plus critiques, ils ont été là comme relais, comme source
de légitimation du pouvoir politique, mais aussi comme facteur de régulation
conjointe.
C’est
cela l’exception sénégalaise.
» C’est ainsi que d’autres chercheurs
étrangers, ayant étudié le modèle sénégalais, comme Michelle R. Kimball,
fondatrice d’un mouvement pacifiste américain dénommé International Peace Project,
commencent désormais à s’interroger publiquement sur l’importance du facteur
religieux bien géré dans la vie politique et sociale d’un pays : « Le succès du Mouridisme constitue en ce
sens une exception par rapport à ce que l’on observe habituellement dans le
monde moderne : l’abandon, le rejet et la perte de la profonde tradition
religieuse ou même sa trahison et son éviction de la sphère politique, sociale
et intellectuelle. L’influence mouride dans la société sénégalaise constitue
une preuve que la force et la vitalité de cette dimension essentielle de la
tradition de l’Islam, associée à l’importance sociale des voies spirituelles,
peuvent aider à maintenir la cohésion du tissu social.
» (in « Cheikh
Ahmadou Bamba : Un Musulman du Vingtième Siècle Artisan de la Paix »). Un
point de vue qui rejoint une autre analyse sur l’impact social et politique du
Mouridisme au Sénégal, figurant dans un numéro du prestigieux « Financial
Times » : « Il ne
serait pas possible de comprendre comment la « pétillante et vigoureuse
démocratie » républicaine a fait [du Sénégal] un « foyer d’espérance au milieu
d’une région troublée » si l’on n’apprécie pleinement son mouvement religieux
le plus influent au point de vue économique et politique. Le Mouridisme
constitue ainsi le lien entre toutes les activités profanes et religieuses [du
pays]. Le Sénégal possède également une longue tradition de coexistence
pacifique et de tolérance entre la majorité musulmane, les chrétiens et les
autres minorités religieuses.
La frappante stabilité du pays peut ainsi être directement
attribuée au rare équilibre de pouvoir existant entre le gouvernement
sénégalais, les mourides et les autres communautés religieuses.
» (édition du 13 Novembre
2002). Ainsi, au-delà même de l’aspect politico-religieux, l’islam sénégalais a
souvent joué un rôle central de dépassement de certaines différences ethniques,
sociales et même religieuses, comme l’ont récemment illustré les efforts notables
d’unification des musulmans et de fraternisation interconfrériques initiés par
le nouveau Calife des mourides.



Toutefois,
ce  modèle de lobbying politico-religieux à la sénégalaise, bien que
pouvant paraître légitime ou même indispensable dans le schéma sociohistorique
du pays (surtout en regard d’autres forces lobbyistes, maçonniques ou d’intérêt
très puissantes, et du fait que les communautés religieuses constituent en fait
la véritable « société civile » sénégalaise), est loin d’être parfait
dans la pratique, il faut le reconnaître. Du fait notamment de l’utilisation foncièrement
individualiste qui en est souvent faite par certains acteurs religieux
(obtention de privilèges matériels personnels, gestion de prébendes
« clientélistes » etc.) au lieu de l’orientation humaniste (défense
des principes moraux et de l’intérêt général de la Cité) à laquelle il devrait
être théoriquement consacré en premier lieu. Ce dévoiement des relations
politico-religieuses, quelques fois constaté chez certains mourides
(appartenant ou non à l’élite), qui s’exprime sous la forme de dérives comportementales,
de récupérations politiciennes, de compromissions mercantiles, de manipulations
diverses, de trafic d’influence, de sous-lobbies aux pratiques fort douteuses
etc., trouve le plus souvent son origine dans l’absence de moralité et d’intégrité,
ces tares humaines qui freinent le progrès normal de tout système, même le
mieux pensé. Manipulations et dérives qui alimentent largement la
« mouridophobie » actuelle, accentuent les amalgames et clichés,
dénaturent les fondements de leur Voie aux yeux des mourides sincères,
épaississent le débat et portent préjudice à l’image du Mouridisme dans les
médias dont ils caricaturent les principes et idéaux chez l’observateur non
averti.



En
résumé, nous estimons qu’il conviendra de plus en plus aux analystes d’apprendre
à traiter ce genre de polémiques et, d’une façon plus générale, les débats sur
les rapports entre la politique et la religion au Sénégal, avec moins de
passion et plus d’objectivité. Quelles que soient les convictions politiques,
les obédiences et les intérêts en jeu. Ceci afin de toujours faire la part des
choses et de réussir à démêler le bon grain de nos valeurs humaines et
spirituelles profondes, en dehors desquelles rien ne saurait être bâti
durablement par cette nation, de l’ivraie des pratiques immorales, contraires à
l’éthique et remettant en cause l’intérêt général de la Cité.



La lettre du Ndigël du
Calife



En
nous engageant à revenir, dans une prochaine contribution, sur le dernier axe
(religieux) de notre analyse qui se proposera d’étudier plus profondément la
question centrale du « Ndigël », également évoquée lors de cette
visite, son véritable sens, sa place contestée dans les futures échéances
électorales et les multiples problématiques qu’il n’a jamais cessé de soulever
dans le jeu politique, il nous semble assez intéressant, pour terminer, de
reproduire ici in extenso
la lettre de « Ndigël » que Cheikh Sidy Mukhtar, par l’entremise de
son porte-parole, adressa à toute la classe politique, après lui avoir
renouvelé ses recommandations d’apaisement. Cette missive historique, dont plusieurs
extraits furent lus par Cheikh Bassirou Abdoul Khadre devant toute l’assemblée
(et à laquelle, paradoxalement, les médias semblèrent ne pas avoir prêté
l’attention requise)  provient en réalité d’une correspondance que Cheikh
A. Bamba adressa un jour à Samba Laobé, l’ancien roi du Djolof. Frappante leçon
de vérité sur laquelle tous se doivent de méditer profondément pour ne pas se
faire condamner un jour prochain par l’implacable Tribunal de l’Histoire :



«
Sache que le pouvoir que tu
détiens actuellement en ce monde ne t’est parvenu qu’après avoir été soustrait
des mains d’autres rois comme toi qui t’ont précédé. Et qu’un jour 
viendra où ce même pouvoir te sera repris des mains pour être cédé à d’autres
rois qui te succéderont. Donc, s’il arrive certains jours où le destin te
semble favorable et t’assiste contre tes adversaires, sache qu’il en sera
également d’autres où il favorisera tes adversaires contre toi. Et si quelque
fois la vie t’a fait rire, quelques fois aussi elle te fera pleurer. Que donc
la joie qu’elle t’inspire ne t’abuse pas, car ce monde est, par nature,
trompeur et fourbe. Il arrive même souvent qu’il se retourne brutalement contre
toi pour te leurrer et te faire tomber dans son piège.



Aussi je te recommande de toujours persévérer à assister
les plus faibles, les pauvres et les nécessiteux, et de ne jamais tomber dans
la tyrannie et l’injustice car « tout homme injuste le
regrettera fatalement un jour» et « tout tyran assurera sa propre
perte ». N’oublie jamais que la puissance que tu détiens actuellement et
toutes les faveurs qui en découlent ne te sont, en vérité, parvenues qu’à
travers la mort d’autres personnes qui les détenaient avant toi et du fait que
ces mêmes faveurs se sont départies de ces dernières pour de bon. Par
conséquent, attends-toi à ce que ces mêmes privilèges te délaissent un jour de
la même façon qu’ils te sont parvenus. Fais donc preuve de persévérance dans
les actes qui te seront utiles dans les deux mondes, ici-bas et dans l’Au-delà,
avant d’être un jour obligé de tourner définitivement le dos à ces avantages ou
bien que ceux-ci se détournent à jamais de toi. C’est ici que s’achèvent les
recommandations que je te donne. Si jamais tu consens à t’y conformer, ce sera
à ton profit. Autrement [tu en assumeras les conséquences] car «Nous
appartenons tous à Dieu et c’est vers Lui que nous retournerons…» (Coran
2 : 156).
La Paix soit sur toi.»



Abdoul Aziz Mbacké,
Concepteur du Projet Majalis (www.majalis.org)

Auteur de «KHIDMA, la Vision Politique de Cheikh A. Bamba (Essai sur les
Relations entre les Mourides et le le Pouvoir Politique au Sénégal)» (Editions
Majalis, 2010) – www.khidma.org

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