Le 08 janvier dernier, la presse mondiale a fait état d’attaques violentes perpétrées par des habitants de Rosarno dans le Sud de l’Italie à l’endroit d’immigrés africains. Deux personnes ont été grièvement blessées par des coups de barre de fer et cinq autres volontairement renversées par des voitures conduites par des habitants italiens de la localité. Ces affrontements font suite à des échauffourées ayant opposé, la veille, des immigrés, qui tentaient de manifester et les forces de l’ordre italiennes. Les premiers nommés tentaient d’exprimer leur courroux devant les violences physiques auxquelles ils font face en permanence pendant leur travail dans les champs agricoles. On leur demande purement et simplement de vider les lieux et, mieux, de retourner dans leurs pays d’origine.
Cet événement malheureux constitue en effet l’arbre du rejet qui cache la forêt du racisme dans une Europe de plus en plus hostile à la présence des immigrés africains sur le sol du Vieux Continent. À travers la montée en puissance des partis d’extrême droite et la pléthore de lois votées visant la réduction des droits d’un groupe qui est tout de même largement minoritaire, les Européens semblent oublier ou même ignorer royalement le cours de l’histoire marqué par des plaies encore béantes, qui ont toujours de la peine à se cicatriser sur l’organisme africain, et dont le principal bourreau reste cet Europe inhospitalière.
En imposant leur présence sur les territoires africains depuis très longtemps, les colons européens ont laissé des séquelles dramatiques et entrainé des conséquences incalculables hypothéquant sérieusement le développement de l’Afrique. Et nos descendants continueront de payer, à coup sûr, un lourd tribut suite aux nombreuses mésaventures commises par ces mêmes Européens qui nous ferment aujourd’hui leurs portes au nez. Loin de faire le tour exhaustif de tous les moments de l’histoire où les Européens ont assiégé le continent africain, il nous semble important de mentionner brièvement quelques faits historiques qui ont marqué les relations entre ces deux continents et qui devraient pousser les Européens à accueillir les noirs africains à bras ouverts.
Le commerce transatlantique
Dès le XVIe siècle, des Portugais aux Hollandais, en passant par les Anglais, les Espagnols et les Français, les côtes africaines ont essaimé de colons à la recherche d’une main d’œuvre docile et servile destinée à l’exploitation des mines et des plantations en Amérique. Recrutés dans des conditions inhumaines puis transportés comme du bétail, des millions de nos ancêtres ont péri durant la traversée de l’Atlantique.. Sous la bénédiction de personnes influentes comme Louis XIV avec son célèbre « Code Noir», ce commerce de la honte qu’Emmanuelle Sauriol (1989) qualifie de « marchandisation massive d’individus» a entrainé la déportation forcée de plus de 80 millions d’Africains sur d’autres cieux. Le continent noir se retrouve ainsi vidé de sa vigueur juvénile hypothéquant toutes ses chances de développement alors qu’au même moment, les Esclavagistes amorçaient l’industrialisation de leur continent.
La conquête coloniale
Après l’abolition de l’esclavage, les Européens reprenaient, au début du XIXe siècle les chemins de l’Afrique à la recherche de mains d’œuvre et de matières premières dans le but de soutenir leur industrialisation. Cette conquête aura des répercussions désastreuses à tous les niveaux et plus principalement dans les domaines économique et politique. En effet, dans le cas du Sénégal, on nous impose la culture arachidière au détriment de celle qui assurait jusque là l’autosuffisance alimentaire des populations. Cette nouvelle donne qui confine les cultivateurs dans des rôles de pourvoyeurs de richesses à la puissance occidentale bouleverse tous les schémas économiques des peuples africains et les empêche de réfléchir à toute forme d’essor économique qui tient en compte les réalités locales. Comme le souligne Mme Sauriol en citant Samir Amin
«La société traditionnelle, dans ces conditions, est déformée au point de ne plus être reconnaissable; elle a perdu son autonomie, elle a pour fonction principale la production pour le marché international dans des conditions qui l’appauvrissent, lui ôtent toute perspective de modernisation radicale. Cette société « traditionnelle » n’est donc pas en transition vers la « modernité »; elle est achevée comme société dépendante, périphérique, et en ce sens bloquée.»
Par ailleurs, les colons, mettant toujours leur volonté expansionniste en avant, vont s’atteler, plus tard, à un vrai partage de l’Afrique en faisant abstraction des réalités culturelles communes ou divergentes. L’exemple de la Gambie « encastrée» dans le Sénégal ou le Mali séparé du Sénégal alors que nous partageons beaucoup de réalités communes en sont de parfaites illustrations. Ce morcellement «arbitraire» et reposant uniquement sur les intérêts de la métropole aura également, plus tard, des conséquences néfastes sur la stabilité sociale et politique de l’Afrique.
La décolonisation
Après avoir hérité d’une économie de traite basée en grande partie sur la culture de l’arachide, il va sans dire que tout déficit pluviométrique engendrera des conséquences désastreuses à tous les niveaux. C’est ainsi que la grande sécheresse des années 70 a plongé les populations dans une pauvreté extrême et métamorphosé les fondements de la structure sociale avec en premier lieu l’exode rural et son corollaire, une urbanisation anarchique et imprévisible. L’État, pour soutenir les dépenses publiques et pallier aux déficits budgétaires, s’engage dans une série d’endettements chroniques auprès de ses anciens colons. Et c’est encore l’occasion rêvée par les Européens pour nous porter un autre coup dur avec les fameuses politiques d’ajustements structurelles et leur lot d’exigences insurmontables imposées par les bailleurs de fonds. Depuis lors, notre économie et la marche de nos pays demeurent sous assistance financière permanente avec des dettes que nos arrières petits-fils ne finiront surement pas de payer un jour.
Si les dirigeants africains et leur administration ne sont pas exempts de reproches devant la situation misérable que vivent actuellement la plupart des pays africains, force est de constater qu’ils ne sont que les complices d’un meurtre prémédité et planifié depuis longtemps. Les vrais coupables restent ceux qui ont programmé et exécuté le pillage systématique de l’Afrique depuis belle lurette. Certes le développement présent de l’Europe est le fruit d’un long et pénible processus. Il est également le résultat d’une combinaison de plusieurs facteurs dont le plus important est, à notre avis, la volonté humaine. Et les Africains gagneraient à s’en inspirer réellement. Toutefois, il faut aussi souligner que le développement économique dont fait montre l’Europe et qui fait courir tous nos jeunes s’est grandement réalisé après le dépouillement du sol et du sous-sol africain. À défaut de la restitution, nous avons le droit d’exiger le partage de ce qui nous a été arraché.
Référence :
Emmanuelle Sauriol : Comprendre les conflits dits «ethniques» : Le conflit Sénégalo-mauritanien de 1989. UQAM
P.S : Nous avons une pensée pieuse pour nos milliers de frères haïtiens disparus lors du tragique séisme. À tous ceux qui ont perdu des proches, nous partageons leur peine et leur chagrin.